En Côte -d’Ivoire, le secteur de la culture a été fortement impacté par la pandémie de la Covid-19. Comme partout ailleurs, artistes, toutes disciplines confondues, et autres acteurs culturels continuent de payer le lourd tribut de cette crise sanitaire qui perdure.

Dans la nuit de ce 14 mai 2021, Oumou Sangaré, la diva de la musique malienne, donne un spectacle époustouflant, dans une salle Anoumanbo pleine à craquer, du Palais de la Culture d’Abidjan-Treichville. C’était là le premier vrai concert live qui a fait oublier ces durs mois de fermeture de cet édifice, selon Philip Kla, le président de l’Association des journalistes culturels de Côte d’Ivoire…

Pour éviter la propagation du coronavirus, plusieurs gouvernements, y compris celui de la Côte- d’Ivoire, avaient interdit l’ouverture des salles de spectacles, des restaurants, des boites de nuit… Pis, toutes les frontières étaient restées fermées. Cette période qui s’est étendue sur pratiquement dix mois et qui perdure encore dans certains pays, a sérieusement impacté la vie des artistes, condamnés ‘‘à rester chez eux’’. « Beaucoup de projets sont restés dans les tiroirs. Les artistes en ont souffert », témoigne au quotidien L’Avenir, Ken Adamo,  président de l’Union nationale des artistes de Côte- d’Ivoire (UNARTCI).

Oumou Sangaré devant des fans, masque au visage au palais de la Culture. (Photo DR)

Période difficile pour restaurants, maquis, bars, hôtels, salles de spectacle

 Au-delà de la capitale économique, les habitants de plusieurs villes de l’intérieur du pays ont subi de plein fouet la fermeture des maquis et restaurants. A San Pedro, la deuxième ville portuaire, les acteurs du secteur se souviennent de cette période difficile. Dans cette cité du sud-ouest ivoirien, l’industrie culturelle et touristique est un secteur dynamique. La ville dispose d’une bonne infrastructure hôtelière, ainsi que des restaurants, bars, discothèques et  maquis. Avant la psychose du coronavirus, la cité portuaire offrait aux visiteurs des sites d’intérêt tels que le port de pêche, la Maison des esclaves située sur l’une de ses collines, la tour de Moikrako, ou encore l’embouchure de San Pedro… Sans compter ses belles plages, notamment Victory, Monogaga ou la baie des sirènes. « C’est toute cette attraction qui faisait que nos restaurants, maquis, bars et hôtels ne manquaient jamais de monde », confie Doudou M’Baye, responsable de l’organisation des acteurs touristiques dans la région du Sud-Ouest.

Linda B., serveuse dans le célèbre Nightclub de la Cité, témoigne être restée cloîtrée chez elle au quartier Séwéké de San Pedro de mars à mai 2020. « J’ai deux enfants à ma charge. C’est grâce à mon salaire de 2000 F CFA par jour que j’arrivais à m’occuper d’eux. J’étais privée de cet argent. Vous imaginez la suite », se souvient la jeune dame de 25 ans. Comme Linda, de nombreuses personnes ont été contraintes au chômage durant ces longs mois. « J’ai des enfants qui étudient en Europe. C’est vrai que les universités étaient fermées là-bas, comme ici. Mais il fallait que je leur envoie régulièrement l’argent. Avant je pouvais leur transférer entre 400 000 F CFA à 500 000 F CFA chaque mois. Mais je ne pouvais plus honorer cet engagement depuis la fermeture de nos maquis », expose Georgette Ahimou, propriétaire du restaurant La Madré au lac Les Pertes, qui emploie une quinzaine de travailleurs. Elle fait partie de ces femmes qui prospèrent dans ce secteur. Elle chiffre ses pertes à « au moins 400 000 F CFA depuis l’entrée en vigueur de la décision gouvernementale ». « Je faisais une recette journalière de près de 50 000 F CGFA ». Pour les restaurants de haut standing, les entrepreneurs estiment des pertes journalières de 200 000 F CFA.

En Côte- d’Ivoire, plus de la moitié des travailleurs dans les maquis, restaurants et bars sont des femmes, selon le colonel Gonto Alphonse, président de la Fédération nationale de l’industrie hôtelière (FNIH). Dans une interview parue dans le journal gouvernemental Fraternité Matin du 5 mai 2020, le président des Restaurateurs unis professionnels associés de Côte- d’Ivoire (Rupaci), s’alarmait. « L’impact économique et social de la Covid-19 est lourd de conséquences. La fermeture systématique des établissements a consacré une mise au chômage des personnes travaillant dans le secteur. Patrons et employés ont été soustraits de leur seule source de revenus. Chacun devrait faire face seul, durant toute cette période aux charges familiales, auxquelles viennent se greffer les charges liées  à la pandémie (kits de protection, provisions alimentaires). Ils devraient, sans avoir exercé la moindre activité rémunératrice, faire face pendant trois mois à leurs factures d’électricité et d’eau, mais aussi aux différents loyers », relève Olivier Koffi.

Les artistes broient du noir

L’étau s’est quelque peu desserré ce samedi 6 novembre 2021. Les salles de spectacles ont rouvert. Mais le célèbre chorégraphe d’origine ivoirienne, Georges Momboye, par ailleurs président de la Fédération ivoirienne de la danse (FID) refuse d’oublier ‘‘ces longs mois’’ de l’année 2020. « La crise sanitaire de la Covid-19 a causé un grand frein à ma compagnie. Tous nos gros projets ont été annulés, les activités sont encore paralysées par endroits. Tout cela à cause du confinement. Quand tout le monde reste chez soi, on ne parle plus de spectacle dans les salles », regrette le chorégraphe.  Gbékidé Sevi Barnus, fort de ses 34 ans de carrière photographique, n’oublie pas cette période pendant laquelle il était obligé de rester à Abidjan, contrairement à ses habitudes. « Cette crise sanitaire est méchante. Elle l’est  davantage avec les artistes. C’est une période très difficile à supporter avec la fermeture des salles de spectacles, des espaces d’expositions, des écoles », souligne ce photographe professionnel, auteur contemporain, promoteur culturel et artistique, par ailleurs président du Collectif des artistes photographes auteurs professionnels (CAPAP).  Les musées et autres lieux culturels se relèvent encore difficilement des effets de la Covid-19. Les artisans du Musée national du Costume de Grand-Bassam (MNC) continuent de vivre les effets collatéraux de ces longs mois où aucun touriste ne leur a rendu visite. « Les choses reprennent, mais timidement », se  réjouit Amidou Konaté, le vice-président de l’Association des artisans du musée. Rencontré ce samedi 6 novembre 2021, l’homme refuse d’oublier les conséquences de cette crise sanitaire qui se poursuit. « Nous sommes restés dans cette situation durant toute l’année 2020 », se souvient-t-il.  « Si le musée n’a plus de visiteur, c’est clair que nous n’aurons plus de clients. Avant la crise, chaque artisan repartait, chaque soir chez lui, avec une recette importante pour subvenir aux besoins de sa famille. Mais la Covid-19 a tout arrêté ». Pour Dr Tizié Bi Koffi, le Conservateur de cet édifice de Grand-Bassam, érigé en 1982, la Covid-19 a coupé le musée de ses ressources additionnelles.  « Nous étions obligés de nous contenter de la maigre subvention de l’Etat ».

Une préoccupation du gouvernement

En pleine crise, le gouvernement a pris des mesures transversales pour atténuer les effets de la pandémie dans tous les secteurs. Au titre de ces mesures sociales, l’Etat a décalé, pour l’ensemble des abonnés, les dates limite de paiement des factures d’électricité et d’eau, d’avril à juillet 2020, et de mai à août 2020.  Des facilités de paiement ont été proposées pour soulager les populations à savoir la prise en charge des factures d’électricité et d’eau, devant être payées en avril et en mai 2020, pour les couches défavorisées, c’est-à-dire des ménages abonnés au tarif social. Cela concernait, selon le gouvernement ivoirien, plus d’un million de ménages, soit environ 6 millions de personnes. Un fonds de solidarité d’un montant de 170 milliards de FCFA a été instauré en vue de financer les populations les plus vulnérables, dans le cadre du soutien humanitaire d’urgence, à travers notamment l’élargissement du champ des filets sociaux. 

Les propriétaires de logements ont été incités à faire preuve de souplesse avec les locataires en cette période. Pour le secteur privé, le gouvernement a également suspendu les contrôles fiscaux pour une période de trois mois, reporté de trois mois le paiement des taxes forfaitaires pour les petits commerçants et artisans (notamment les maquis, les restaurants, les boites de nuit, les bars, les cinémas et les lieux de spectacles), différé pour une période de trois mois le paiement des impôts, taxes et versements assimilés dus à l’État ainsi que des charges sociales du fait des difficultés de trésorerie des entreprises ; réduit de 25% la patente transport, différé pour une période de trois (3) mois le paiement de l’impôt sur les revenus de capitaux (IRC) aux entreprises de tourisme et de l’hôtellerie qui éprouvent des difficultés… Au titre des dispositions de préservation de l’outil de production et de l’emploi, le gouvernement a aussi annoncé avoir mis en place un fonds de soutien au secteur privé pour un montant de 250 milliards de FCFA, prenant en compte le renforcement du soutien aux PME pour au moins 100 milliards de FCFA et la mise en place de fonds de garantie, afin d’avoir un effet de levier sur l’accès au crédit. A cela, il a ajouté un fonds spécifique d’appui aux entreprises du secteur informel touchées par la crise pour un montant de 100 milliards de FCFA. Cette mesure devrait être pérennisée après la crise avec une fiscalité simple et des modalités novatrices de financement (…)

Le point de soutien global du gouvernement

Mercredi 10 novembre 2021, au terme du Conseil des ministres, le gouvernement a fait savoir qu’un montant de 27,953 milliards FCFA a déjà été octroyé par l’Etat, en 2021, aux entreprises, au secteur informel et aux ménages vulnérables impactés par la pandémie . « Le conseil a adopté une communication relative au point des opérations des fonds Covid-19 à fin  octobre 2021 et aux perspectives d’utilisation de ces fonds. Les quatre fonds ont réalisé sur les 10 premiers mois de l’année 2021 des opérations d’un montant total de 27,953 milliards de FCFA », a révélé Amadou Coulibaly, le ministre de la communication, des médias et de la francophonie, par ailleurs porte-parole du gouvernement. « Pour le fonds de soutien aux grandes entreprises, ce sont 8,4 milliards FCFA d’appuis financiers qui ont été octroyés à 39 grandes entreprises. Pour le fonds de soutien aux PME (FSPME), c’est un total de 4,67 milliards FCFA de soutien financier qui a été accordé à 152 PME. En ce qui concerne le fonds d’appui au secteur informel (FASI), c’est un total de 9,659 milliards de FCFA de subventions qui a été accordé à 38637 acteurs du secteur informel », a-t-il expliqué.

Quant au fonds de solidarité et de soutien d’urgence humanitaire, le porte-parole a indiqué que « 5,584 milliards FCFA ont été décaissés  pour des transferts monétaires au  profit de 68276 ménages vulnérables et pour des soutiens financiers à  1727 travailleurs mis au chômage  technique du fait de la Covid-19 ». Amadou Coulibaly précise que le montant de la subvention octroyée aux bénéficiaires du fonds d’appui au secteur informel, a été uniformisé à 250.000 FCFA contre des montants différenciés comme cela se faisait par le passé par secteur.

Un appui spécifique aux artistes

Le gouvernement a apporté un soutien spécifique aux artistes dans cette épreuve… Dès le mois d’avril 2020, Raymonde Goudou-Coffie, alors ministre de la Culture et de la Francophonie par intérim, avait annoncé un appui de 500 millions de FCFA aux artistes et hommes de culture sociétaires du Bureau ivoirien du droit d’auteur (BURIDA) au titre du paiement anticipé des droits d’auteur et des droits voisins. Histoire de permettre à certains de tenir… « Beaucoup d’artistes ont été soutenus à hauteur de 300 000 F CFA chacun », confie un cadre du BURIDA…

Ce vendredi 5 novembre 2021, à l’occasion de la Journée nationale de l’Excellence, le Premier ministre ivoirien n’a pas occulté cette pandémie qui a « frappé la planète, début 2020 » et « contrarié dans chaque pays la tenue d’activités socio-économiques ou culturelles majeures ». Pour son pays, Patrick Achi regrette le report de l’édition 2020 de cette cérémonie censée se tenir chaque année pour célébrer les meilleurs Ivoiriens dans chaque secteur d’activité.

Toute crise est une opportunité

Si cette crise a frappé de plein fouet le monde des artistes, le photographe Gbékidé Sevi Barnus, ne veut pas seulement en retenir  que des effets pervers. « Toutes les difficultés ouvrent des opportunités. Il faut savoir se réadapter et tirer la situation à son profit. C’est justement l’occasion pour tous les artistes de produire à partir de cette histoire qui va sans doute disparaître un jour. C’est donc un sujet de valeur qu’il faut exploiter. Nous devons l’immortaliser. A travers la Covid-19, on a entendu des mots comme ‘’mesures barrières’’, ‘’gel hydro-alcoolique’’, ‘’cache-nez’’, ‘’lavage de mains’’, ‘’distanciation’’… A partir de ces phrases ou de ces mots, peuvent naître des sujets photographiques ou d’autre disciplines artistiques. Il faut s’inspirer de cette situation pour créer. Et ce seront des objets d’art des futures grandes expositions. C’est en tout cas ce que je suis en train de faire… Quand on va finir avec cette étape de crise, ces photos, ces œuvres seront une matière qui aura résonnance durant les expositions dans 10, 20 ou 30 ans », conseille Barnus, le président du CAPAP. Depuis l’assouplissement des mesures barrières, les choses reprennent. Et les artistes mettent bien le paquet comme après Oumou Sangaré, le vendredi 14 mai 2021, en  faisant le plein de la salle Anoumabo du palais de la Culture de Treichville. Depuis ce jour, le palais de la Culture est toujours fréquenté. Les spectacles ont repris. Mais pas comme avant l’année 2020 où personne ne se doutait de l’existence cette pandémie qui aura causé beaucoup de torts à chacun et à tous.

Tani Bè Ouattara

Cette enquête a été réalisée grâce à l’appui du Programme Dialogue Politique en Afrique de l’Ouest de la Fondation Konrad-Adenauer-Stiftung   (PDWA/ KAS)

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